Pierre Vinclair dans la revue CATASTROPHES parle d'Angle de Lacet de Ben Lerner

Les nouveaux états unis de la prose

par Pierre Vinclair. Lire les autres contributions du dossier « La Vie en prose »

à propos de Claudia Rankine, Citizen. Ballade américaine (trad. N. et M. Pesquès, L’Olivier, 2020) & Ben Lerner, L’Angle de Lacet (trad. V. Poitrasson, Joca Seria, 2020)

Quoique sous-titré ‘From Baudelaire to Anne Carson’, le Penguin Book of the Prose Poem (2019) fait remonter, comme c’est aussi de convention en France, l’invention du poème en prose à l’œuvre d’Aloysus Bertrand. La préface de Jeremy Noel-Tod met les deux pieds dans le plat, en commençant par la question si difficile : « Comment définir le poème en prose ? » (p. xix) Comme attendu, sa réponse se résigne au plus petit dénominateur commun : « un poème en prose est un poème dans lequel on n’a pas coupé de vers » (‘a prose poem is a poem without line breaks’). Cette définition semble moins dire ce qu’est un poème en prose que d’énoncer qu’un poème en prose n’est pas en vers, c’est-à-dire qu’un poème en prose est en prose, ce qui ne nous avance pas tellement. On aurait presque envie d’ajouter : le poème en prose n’est pas non plus un non-poème. Non seulement le poème en prose est en prose, mais le poème en prose est un poème. 

En réalité, cette définition est plus intéressante qu’il n’y paraît. Agamben dans Idée de la prose définissait lui aussi la prose par l’absence d’enjambements, c’est-à-dire d’une coupe métrique entravant la progression syntaxique. Réciproquement, « on qualifiera de poésie tout discours dans lequel il est possible d’opposer la limite métrique et la limite syntaxique […], et à coup sûr de prose tout discours dans lequel l’opposition est impossible. » (Idée de la prose, Christian Bourgois, « Titre », tr. G. Macé, 2006, p. 21). Dès lors, que le poème en prose soit 1. un poème 2. en prose signifie que la disjonction entre la logique rythmique et la logique syntaxique qui y sévit (puisque c’est un poème) passe par un autre opérateur que la coupe (puisqu’il est en prose). C’est déjà moins tautologique. 

Si le Penguin Book of the Prose Poem fait remonter le genre à son invention française, les derniers développements qu’il en propose sont essentiellement anglophones. Parmi les œuvres qu’il cite, deux livres ont tout récemment été traduits en français : Angle of Yaw, de Ben Lerner (2006), traduit sous le titre L’Angle de lacet par Virginie Poitrasson (désormais AL, édition bilingue, Joca Seria, 2020) et Citizen. An American Lyric de Claudia Rankine (2014) traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès sous le titre Citizen. Ballade américaine (désormais C, L’Olivier, 2020). Deux livres qui, quoique répondant à des projets très différents, partagent quelques points communs par lesquels on peut envisager la manière dont le poème en prose est un poème, en prose.

Le poème en prose américain 

Les Américains ont tendance à imaginer que l’Amérique existe. Et même, que c’est un concept littéraire pertinent : ainsi de la tentative, pour nombre d’écrivains, de produire le « grand roman américain » (dont les réussites seraient Les Aventures d’Augie March de Saul Bellow, Pastorale américaine de Philip Roth ou encore Outremonde de Don DeLillo). Il en va de même dans la poésie : Whitman avec ses Leaves of Grass n’a-t-il pas inventé un type de poésie spécifique, développé ensuite loin des conventions européennes par des auteurs comme Ezra Pound, e.e. cummings ou W. C. Williams ? Terrance Hayes a lui-même publié un recueil de « sonnets américains » dont Guillaume Condello a traduit quelques pièces dans Catastrophes. N’est-on pas dès lors en droit de se demander ce que serait le « poème en prose américain » ?

Claudia Rankine sous-titre Citizen par An American Lyric, ce que les traducteurs français traduisent par Ballade américaine, alors qu’ils conservent le titre original Citizen non traduit. Traduire ‘A lyric’ par « Ballade » est problématique, mais pas davantage que si on l’avait traduit par n’importe lequel des autres mots disponibles en français. Lyric signifie surtout qu’on a là quelque chose qui chante — mais que veut dire chanter à l’américaine : en quoi consiste ce type de lyrisme ?

Américaine, la ballade de Claudia Rankine l’est d’abord évidemment par son objet : c’est un livre sur les États-Unis et sur la condition noire dans ce pays. Il se présente comme une archéologie personnelle du racisme qui gangrène la nation : Rankine remonte dans sa mémoire à la recherche de « moments » que son texte a pour  tâche de révéler. Ainsi, la petite camarade qui pour ne pas avoir honte de ce qu’elle a fait, dit après avoir copié sur Claudia, autrice afro-américaine, que celle-ci est « presque blanche », ou de l’amie qui appelle Rankine du même prénom que sa femme de ménage noire. Ces proses, accompagnées de photos, proposent une déconstruction du racisme américain qui ressemble par certains aspects aux Mythologies de Barthes, et par d’autres tombent simplement dans l’anecdote : 

Grâce à ton statut de VIP acquis après une année de voyages sur United Airlines, tu es déjà installée à ta place près du hublot quand la mère et la fille arrivent à ta hauteur. La fille, te jetant un coup d’œil, dit à sa mère, C’est nos places, mais je ne m’attendais pas à ça. La réponse de la mère est à peine audible — je vois, dit-elle. Je vais m’asseoir au milieu. (C, p. 20)

Mais les anecdotes personnelles s’articulent avec des événements qui touchent d’autres corps, pour faire de la voix de la poétesse une caisse de résonance de la condition noire en général. C’est ainsi qu’outre ses propres expériences, Rankine dissèque, références YouTube à l’appui (« L’essai tenait à la possibilité pour le lecteur d’aller sur YouTube regarder de près les moments de sa vie auxquels je faisais référence » dit-elle dans un entretien à la Paris Review), le racisme (de ses adversaires et des arbitres) dont fut victime Serena Williams, et rappelle plusieurs événements tragiques de l’époque récente : Katrina (2005), 26 juin 2011 : la mort de James Craig Anderson écrasé par un pick-up (26 juin 2011), les émeutes de Hackney, etc.

L’Angle de Lacet est lui aussi un livre spécifiquement américain. Ben Lerner y parle d’ailleurs du peuple américain comme tel, toujours de manière critique. Ainsi : « Les Américains ont surmonté leur peur de parler en public en abolissant le public » (AL, 171). Plus profondément, parce que publié en 2006, Angle of Yaw est un livre clairement et explicitement post-9/11. On trouve en effet dans la version originale en anglais, en plus des deux ensembles de proses ici repris en français, des poèmes en vers qui n’ont pas été traduits, dont une ‘Didactic Elegy’ qui concerne les attentats du 11 septembre. Celle-ci éclaire la signification de certains autres passages du livre : « Il est difficile de faire la différence entre l’effondrement des tours / et l’image des tours en train de s’effondrer. », y lit-on (Ben Lerner, ’Angle of Yaw’, in No Art, Granta, 2016, p. 126, ma traduction) ou « Les tours s’effondrent de façon didactique » (Ibid., p. 129). Sachant que L’Angle de lacet est d’une part un livre entièrement « anti-didactique » et d’autre part qu’il est hanté par la figure de l’aviation, ces vers auraient peut-être mérité d’être traduits dans la version française, mais comme me l’a précisé la traductrice Virginie Poitrasson lorsque je lui ai posé la question, « la section des poèmes en prose constitue une formidable entité à elle seule et les poèmes en vers étaient difficiles à intégrer dans le livre à cause de leur long format ». Du reste, elle donne dans sa postface de nombreux éléments d’explication : 

Angle of Yaw (L’Angle de lacet) de Ben Lerner tire son titre du terme aéronautique qui décrit le déplacement d’un avion dont le nez bouge à gauche et à droite, tandis que l’avion poursuit sa  trajectoire. […] Lerner applique la perspective singulière de l’angle de lacet aux éléments et aux sujets de ses poèmes : pour voir, il faut prendre de la hauteur » (AL, p. 191). 

Qui plus est, « la dégradation continuelle de l’énoncé formel est motivée par l’envie d’attacher un matériau toujours plus disparate à la machinerie du paragraphe » (AL, p. 195), et ceci au service d’une « critique divertissante du divertissement » (AL, p. 200). On voit bien comment le thème de l’aviation et celui de l’hypnose par les images pourraient se rejoindre dans l’effondrement des tours jumelles, et donner au livre de Lerner une perspective spécifiquement américaine. 

J’emploie le conditionnel car le référent est toujours problématique dans les proses de Lerner : on ne sait jamais de manière assurée de quoi il est en train de parler. Ainsi, par exemple, de la référence à l’année 1986. Vu l’intérêt du livre pour la question de l’aérien et de l’aérospatial, il pourrait s’agir d’une référence à l’accident de la navette spatiale Challenger : en tout cas Lerner parle de cet accident de 1986 dans un de ses romans, 10:04. On lit sur Wikipédia que « De nombreuses personnes, dont des écoliers, assistèrent en direct au lancement de la navette, du fait de la présence dans l’équipe d’astronautes de Christa McAuliffe, institutrice choisie par le projet ‘Teacher in Space’. La couverture médiatique de l’évènement fut considérable. » 

Dans L’Angle de lacet, la référence revient par trois fois : « Un coup bien placé sur la tempe et c’est 1986 in aeternam. » (AL, p. 77) Ou encore : « Ce n’est pas votre père et son ennui. 1986 : l’année en images, l’année en larmes. » (AL, p. 135) Enfin : « À visualiser de préférence avant 1987 » (AL, p. 167) Lerner avait 7 ans en 1986 ; il a peut-être assisté en direct à cet accident, via une retransmission télévisée. Cela pourrait avoir du sens dans le cadre d’une réflexion sur le rapport de l’aviation à la guerre et aux images, qui trouverait son origine dans l’attentat du 11 septembre. Peut-être pas : il n’en dit jamais davantage. 

Le drame de quoi ?

Quoi qu’il en soit de l’objet dont il parle ou fait mine de parler (mais en réalité il ne « parle » de rien : ce ne sont là que tas de mots que le lecteur anime comme il peut), le poème en prose de Lerner est sans doute « américain » par un autre aspect : la capacité qu’il se donne à faire feu de tout bois, et à ne pas reconnaître que certains matériaux seraient plus nobles que d’autres. Autrement dit : il fait autant et plus droit à la culture du temps dans lequel il émerge (la pop culture) qu’aux œuvres du canon humaniste que privilégie dans ses référence la littérature du « vieux monde ». C’est ainsi par exemple que le poème ne craint guère d’aménager une place au langage de toutes les technologies contemporaines de la télévision, cartoons, séries, films ou jeux vidéos : « La première console de jeu […]. Appuyer sur haut, bas, haut, bas, gauche, droite, gauche, droite, a, b, a pour déchirer le ciel. Gauche, gauche, b, b pour vous réchauffer. » (AL, p. 19)

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