Avis de parution septembre 2018

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Extrait - Le pas-comme-si des choses de Virginie Poitrasson paru aux éditions de l’Attente

Que se passe-t-il à l’intérieur de mon corps ? Il se
passe autrui et tous ces autres.
Si seulement je pouvais mieux voir dans l’obscurité.
Pour confirmer que non, je ne suis pas un mais tous
ces autres rassemblés, que non, je ne suis pas vide
et unique mais trop remplie quand arrive la fin de
la journée parce que j’ai accumulé. Je m’accumule.
Tas de poupées désarticulées. Mes automates. En
face, les autres cherchent mon vide, pour le remplir,
mais ils fuient face au spectacle de marionnettes qui
s’agitent et qui se mettent à parler à tue-tête quand
on les regarde de façon insistante. Je chancelle sous
leurs poids. Et me voilà en quinconce.

Je passe au travers de moi pour observer la foule.
Ma foule intérieure. Sans pour autant tomber, ni
trébucher. C’est là que je joue à l’homme invisible,
que j’essaie de changer le cours de mon destin.
J’interviens par petites touches, je contrarie les
histoires, ces lignées sans surprise où le début et la
fin sont déjà inscrits. Je m’immisce parmi elles,
dérobe ce qui appartenait à l’une pour le confier à
une autre, qui désemparée s’en débarrasse sans
plus attendre et va faire le bonheur d’une troisième
qui tombe dessus par hasard. Je les observe, elles
jouent au jeu de qui prendra le dessus sur l’autre. Il
y a celle qui crie plus fort que les autres, elle, je
n’arrive jamais totalement à la faire taire, je suis
toujours intriguée par celle qui fomente des
troubles dans un coin, je me contente de l’écouter
marmonner car peut-être parviendra-t-elle à ses
fins, et me sortira-t-elle des méandres de cette
foule. Il y a celle qui est toute emmêlée, cherchant
minutieusement la bonne ficelle à tirer, il y a celle
qui circule en eaux troubles, je l’oblige à dériver
toujours plus. Il y a celle qui s’est assoupie, je mets
un point d’honneur à lui botter les fesses pour
qu’elle se reprenne, il y a celle qui dit détenir la
vérité, je lui cours après mais elle reste
insaisissable, il y a celle qui, pleutre, préfère rester
cachée plutôt que de sentir quoi que ce soit, il y a
celle que je redoute d’inspecter, je ne m’approche
pas d’elle de crainte de rétrécir, de disparaître dans
sa masse, elles sont plusieurs, celles qui m’inspirent
de la défiance, la plupart l’air compact, solide, aux
contours nets mais au contact, elles se révèlent être
des histoires de marchands de sable. Il y a celle qui
au contact des autres se met à leur ressembler, tout
lui déteint dessus, elle les reproduit bien qu’un peu
pâlement, il y a celle qui est coupable et n’aspire
qu’à la confession que je suis incapable d’entendre
dans ce bourdonnement incessant, il y a celle qui à
mon feu vert est prête à mettre fin à ses jours, c’est
mon histoire kamikaze. Impossible de faire
l’inventaire de ma collection. Il n’y a pas de
sentinelles ici. Juste un grand espace ouvert de tous
côtés, même les coins n’en sont pas vraiment. Ma
foule y circule librement, volatile, apparaissant, se
scindant, disparaissant. Ce sont mes histoires.

Et je leur dis : « Toi, là, qui te tiens droit et qui me
tournes le dos, toi, ici, qui es penchée, toi qui es
accroupie, toi qui me regardes fixement, toi qui
croises et recroises les bras continuellement, toi qui
bouche béante n’émets pas un son, toi qui assise au
bord ne penses qu’à tomber, toi qui procèdes
uniquement par cercle, toi qui t’es oubliée, toi qui
ne sais que t’agiter, toi qui sautilles sur place en ne
citant que des nombres premiers, toi qui racles les
parois pour mieux y voir, toi qui joues à l’aveugle,
toi qui tombes en désuétude, toi qui cherches ton
souffle, toi qui ne veux pas te salir, toi qui me
pointes du doigt, toi, tu seras toujours au milieu de
moi, au milieu de mon milieu, et même si ce milieu
n’a pas de bord, il reste au milieu et toi dedans. Dire
où se trouve exactement mon milieu m’est difficile.
On ne perçoit pas un milieu. Il nous enveloppe, on
ne peut en faire le tour. »

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