Inventaire des cercles (extrait) : Cinquième et sixième cercles


 
Nikolaj BS Larsen, Boat, 2011
Cinquième et sixième cercles

D’abord, j’ai regardé longtemps la mer, pour être sûr qu’elle tourne bien à l’endroit, qu’elle ne reparte pas en arrière, et je me suis dit, ces flots, ils ont l’air de rouler droit, ils vont me faire arriver. La mer les pousse doucement de l’autre côté, juste par petits mouvements et me voilà arrivé. Si la mer ne m’emmène pas, qui m’emmènera ? J’imagine ça comme se faire bercer, se laisser porter par le vent levant. C’est une question d’équilibre. Elle déversera de l’autre côté, en un roulis léger, ce qu’elle a charrié patiemment, sur une plage de sable blanc aux senteurs de monoï. Je roulerai alors gentiment, mouillé, au pied d’une de ces serviettes de plage colorées.
Et puis, j’ai regardé encore longtemps la mer et je me dis que l’eau est molle, qu’elle ne nous portera pas, pas moi en tout cas, qu’elle ne se montrera pas assez solide pour moi, pour porter mon poids, mes affaires, mon urgence, ma détresse. Pourtant, je ne lui demande pas de faire des détours mais d’aller juste tout droit, au plus près en face, là où mon regard se cogne chaque jour, sur ce désir calcaire, ce roc grand et imposant. Patient malgré les incursions de la mer, il reste là en position et c’est lui qui montre le chemin. La mer saura-t-elle le reconnaître ? Sûrement, car sa beauté ne peut pas décevoir.

Alors, quand j’ai embarqué j’ai fait de ce bateau ma maison. Ma maison-bateau. C’est à la fois un point de repère et un esquif fragile ballotté par la marée de l’Océan Atlantique, par le ressac des eaux grises de la Manche, par les vagues transparentes de la Mer Méditerranée, par celles de la Mer Adriatique, par les eaux bleues de la Mer d'Alboran, par celles de la Mer des Baléares, par les flots du Golfe de Corinthe, par ceux de la Mer de Crète, par ceux de la Mer Égée, par la marée du Golfe de Gabès, par celle du Détroit de Gibraltar, par celle de la Mer Ionienne, par les vagues du Bassin Levantin, par celles de la Mer de Libye, par celles de la Mer Ligure, par le ressac du Golfe du Lion, par celui de la Mer de Myrto, par celui de la Mer de Sardaigne, par celui de la Mer de Sicile, par les flots du Canal de Sicile, par ceux du Golfe Saronique, par ceux du Golfe de Syrte, par les vagues du Golfe Thermaïque, par celles de la Mer de Thrace et par celles de la Mer Tyrrhénienne.

Me voilà à bord. Et je sens la clarté de l’eau s’éloigner. On ne m’a pas tout dit, pas le passeur en tout cas. Pourtant tout se déroule avec une grande simplicité. Il y a eu des rumeurs de tempête, de lutte, mais les vents ont balayé tout cela. Il n’en est rien. La mer est restée plate, à peine quelques clapotis. Pas de signal d’alerte. Pas de MAYDAY. Pas de message aux garde-côtes. Juste un naufrage pur et simple, sûrement intentionnel. Et c’est là que je vois cette embarcation pourrie, vieille, disloquée et fendue, rapiécée et usée qui n’a de cesse de prendre l’eau et qui coule et coule à l’infini. L’éclat calcaire du rocher dans ma pupille cesse alors de briller et je retourne lentement à mon obscurité, le corps détrempé. Quand on coule, tout est question de poids, puisque tout corps plongé dans un liquide reçoit une poussée, qui s'exerce de bas en haut, et qui est égale au poids du volume de liquide déplacé. Alors je joue au bouchon, la tête hors de l’eau, je monte, flotte, pousse et je descends, coule, sombre. Jusqu’à ce que tout devienne immobile, comme dans tout lieu éternel. Pourtant j’aperçois encore ce fil noir et je sais que je n’ai pas encore passé la ligne d’horizon. Je le fixe intensément et je m’aperçois qu’il n’est pas noir en réalité, qu’un halo jaune l’entoure et qu’il est moucheté de petits points verts comme de minuscules palmiers disposés le long d’une plage de sable. Je pense alors que l’eau ne m’a pas encore tué, qu’elle me laisse filer comme dans un rêve. Et je n’ai de cesse de me cogner à cette ligne qui accroche tant mon regard.

Des bouts, voilà ce qu’il reste. De nous, des bateaux. Eux aussi, comme nous, ils ne coulent que quand ils ne leur restent qu’un seul bout de bois. Des bouts au milieu des sacs en plastique qui flottent, des papiers déteints, des lunettes de soleil, des faux passeports, des jeans élimés et des baskets sans lacet, des bouts sur lesquels des coquillages marins ont élu domicile sans perdre de temps, en s’y incrustant. En faisant de nous leur terre d’adoption, ces mollusques parasites nous donne alors, étrange paradoxe, la possibilité de les accueillir.

Nikolaj BS Larsen, Ode to the Perished, 2011